En finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis

En finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis

Après la lecture de la chronique et les conseils d’Emma, je me suis lancé dans la lecture du premier roman de Edouard Louis. Eddy Bellegueule est sortie en librairie en 2014,  a ce moment je n’avais pas été attiré par le buzz et le battage médiatique autour de ce roman ou témoignage.

Mais à sa lecture, je ne me suis pas posé la question si cet écrit était autobiographique ou non, aussi je n’ai pas recherché si des détails, des dates auraient pu être erronées. « En finir avec Eddy Bellegueule » est un roman donc une narration fictionnelle.

Récit d’adolescence du jeune Eddy ‘hors norme’ dans la région picarde. Hors norme, car efféminé et à tendance gay (qui s’infirmera dans son adolescence) plongé dans un milieu pauvre, machiste, raciste, homophobe ….

C’est déjà un regard critique, un constat sur la région picarde des années 90 « Cancer, suicide, alcoolisme… La Picardie est en retard dans le domaine de la santé publique. (…) la Picardie a le deuxième taux de mortalité le plus important des régions de France. Entre 2000 et 2008, on mourrait jusqu’à 37% de fois plus dans certains territoires qu’à Paris…..C’est lié au contexte social : la Picardie est historiquement pauvre. Les revenus et les niveaux de diplôme sont inférieurs aux moyennes nationales. »

C’est aussi un récit d’une extrême violence ( tant par les actes que le le langage utilisé) , microcosme issu d’un milieu rural en crise. Un climat de racisme, ou l’étranger est un envahisseur, d’homophobie, un milieu qui hait la différence. Sans ou peu d’éducation, une vie dure, de misère ou l’alcool est une bouée de sauvetage, Violences conjugales décrites comme habituelles.

Pour Eddy, la découverte de sa différence mis en exergue par ses parents mais encore plus et avec une violence inouïe est mise en place dès les premières lignes  par deux garçons, qui reproduisent l’éducation de leur milieu sociétal et parental et le mettent en pratique. Harcèlement incessant : crachats, injures, coups …..

Le crime n’est pas de faire, mais d’être. Et surtout d’avoir l’air.

Car le cycle fermé et incessant de ces gens est celui de l’école, de la rencontre, mariage puis des enfants et de l’usine ou la vie tend  à se rompre brutalement dans un climat de déshumanisation et de pauvreté.

Eddy va rompre ce microcosme malsain, Cacher sa honte : sa différence, la pauvreté, le manque d’argent. Taire sa souffrance.  Eddy cache, les coups, les bleus, les violences qui lui sont faites. Ce ne sont pas ces violences physiques qui le blessent le plus, mais les mots qui l’isolent, l’éloignent des liens familiaux, d’une bande d’amis.

J’affirmais toujours plus ma haine des homosexuels pour mettre à distance les soupçons.

Eddy considère la fuite comme obligatoire, rejeté par tous et non comme un échappatoire inespéré, partir loin de son village, de sa famille, des autres, de ce milieu  aride. Afin de rejoindre une autre classe – plus bourgeoise ? – plus permissive : Le constat est que s’il veut devenir ce qu’il est, ce n’est pas dans son village qu’il réussira à le faire, mais ailleurs.

La lecture de Eddy est , je pense possible sous plusieurs axes, celle de l’autobiographie et de l’homosexualité, mais aussi sociétal et sur le déterministe des régions en marge, ou de celle de la condition de la femme. Il n’en reste pas moins que ce roman est d’une force et d’une violence incroyable et qu’il dérange.

Extraits :

  • Il demandait à ma mère si j’étais un garçon, C’est un mec oui ou merde ? Il pleure tout le temps, il a peur du noir, c’est pas un vrai mec. Pourquoi ? Pourquoi il est comme ça ? Pourquoi ? Je l’ai pourtant pas élevé comme une fille, je l’ai élevé comme les autres garçons. Bordel de merde. Le désespoir perçait dans sa voix. En réalité – et il l’ignorait –, je me posais les mêmes questions. Elles m’obsédaient. Pourquoi pleurais-je sans cesse ? Pourquoi ?
  • J’ignorais la genèse de ma différence et cette ignorance me blessait.
  • Nous n’étions pas les plus pauvres. Nos voisins les plus proches, qui avaient moins d’argent encore, une maison constamment sale, mal entretenue, étaient l’objet du mépris de ma mère et des autres. N’ayant pas de travail, ils faisaient partie de cette fraction des habitants dont on disait qu’ils étaient des fainéants, des individus qui profitent des aides sociales, qui branlent rien. Une volonté, un effort désespéré, sans cesse recommencé, pour mettre d’autres gens au-dessous de soi, ne pas être au plus bas de l’échelle sociale. Du linge crasseux était éparpillé partout dans leur maison, les chiens urinaient dans toutes les pièces, souillaient les lits, les meubles étaient couverts de poussière, pas seulement de la poussière, d’ailleurs, plutôt une saleté dont aucun mot n’exprime la vérité : un mélange de terre, de poussière, de restes de nourriture et de liquides renversés, vin ou Coca-Cola séché, des cadavres de mouches ou de moustiques. Eux aussi étaient sales, les vêtements maculés de terre ou d’autre chose, les cheveux gras et les ongles longs, noircis. Ce que ma mère répétait également, toujours avec fierté : La pauvreté ça empêche pas la propreté, nous au moins on n’a pas trop d’argent mais la maison est bien propre et mes gosses ont toujours des vêtements qui sentent la lessive, ils sont pas crapés.
  • Chez mes parents, nous ne dînions pas, nous mangions. La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père C’est l’heure de bouffer. Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ca y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.

Divers :

  • Edition Seuil, 2014
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9 réflexions sur “ En finir avec Eddy Bellegueule de Edouard Louis ”

  1. Excellent billet qui rend bien le contenu et la violence du texte.
    L’aspect social est très important en effet et les rouages du déterminisme semblent implacables. L’école reste la meilleure voie pour s’en sortir et clairement le système scolaire a joué son rôle dans ce cas précis.

    Le côté « c’est autobiographique mais enfin c’est quand même un roman » me gêne un peu. Après tout il a utilisé son vrai nom pour le « personnage ». Donc après ça, pour moi en tout cas, il est difficile de faire abstraction de la réalité et d’accepter certaines incohérences.

    Je n’ai pas de souvenir des détails de la polémique qui a accompagné la sortie du livre. Je l’ai lu sans trop savoir à quoi m’attendre et il y avait effectivement de quoi polémiquer. Sa famille a dû être blessée par ce texte car s’ils ont leurs défauts, ils semblent aimer leurs enfants.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour le lien!
    Excellent billet qui reprend bien le contenu du livre, sa violence et sa description implacable du déterminisme social et d’une grande misère économique et intellectuelle. L’école reste le meilleur moyen de s’en sortir et le système scolaire a joué son rôle dans ce cas précis. J’aurais aimé en entendre parler dans le roman mais cela aurait mis un peu de lumière dans un tableau qui se voyait très noir jusqu’à la caricature.

    Le côté « c’est autobiographique mais enfin c’est quand même un roman » me gêne un peu. Difficile après ça de faire abstraction des détails et dans mon cas de ne pas noter les incohérences.

    C’est un livre que j’ai abordé sans connaître les détails de la polémique qui a accompagné sa sortie. Je pense avoir commencé ma lecture avec un oeil neutre. Sa famille a dû être blessée par ce texte car s’ils ont des défauts ils semblent aimer leurs enfants.

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