Terre des oublis de Dương Thu Hương

C’est avec un peu de retard que je vous présente la première chronique de l’année, celle-ci est spéciale, car tout d’abord elle a pour objectif de  vous souhaiter santé,  sérénité et bonheur, et de merveilleuses découvertes littéraires !!

J’en profite également pour vous remercier de toutes les chroniques de roman, films et séries que vous avez partagées qui m’a permis de découvrir de nouveaux horizons.

Mais je profite de ce premier article de l’année pour vous faire rencontrer une romancière du Viêtnam (dissidente) dont je visite le pays actuellement.

Terre des oublis de Dương Thu Hương
Terre des oublis de Dương Thu Hương

Miên, est une jeune femme vietnamienne, alors qu’elle rentre d’une journée de travail dans la forêt se heurte a un attroupement près de chez elle. L’ homme qu’elle avait épousé quatorze ans auparavant et que l’on croyait mort pendant la guerre est revenu.

« Nous étions mari et femme il y a quatorze ans. Aujourd’hui, je suis mariée à Hoan. Le village et la commune ont constaté ces deux faits. Je t’ai épousé après publication des bans, de manière officielle. Mon mariage avec Hoan a aussi été entériné par le tampon de l’administration, après publication des bans. Maintenant, tu reviens. Que veux-tu ? »

L’apparition de ce fantôme, ancien combattant vietcong va créer un séisme dans la vie de Mien, doit-elle payer son dû aux combattants Viet ou rester avec son mari et son fils.  Les jugements moraux, sociétaux, émotionnels, ainsi que les traditions et l’honneur sont en jeu pour Mien (et sa famille).

Les atmosphères sont magnifiquement décrites tant au niveau des senteurs,  des goûts, des paysages, et de la société vietnamienne. Une sensualité enivrante se dégage de chaque moment partagé.

Ici, l’odeur de la mer n’est pas seulement celle de l’eau, du vent, des algues déposées sur le rivage par les vagues, des tétrodons enflés sur le sable, des barques calcinées par le soleil qui exhalent lentement un parfum de brûlé, des écorces de citron rejetées par les mangeurs d’huîtres sanguines. Une odeur tout à fait différente se mélange à toutes ces odeurs familières, épaissit l’air en une glu invisible. Cette atmosphère, quand on la respire, provoque le désir. Ce sont les effluves des couples qui s’ébattent dans les entrepôts, sur les dunes désertes, dans l’ombre des forêts de filaos.

Le roman est surtout centré sur les trois protagonistes Bôn, Miên et Hoan, mais il ajoute également les relations qu’ils ont avec leur proche parent ou amis. La narration de ces histoires est très touchante. En particulier celle de Xa, l’ami de Bôn qui essaye de le raisonner, mais aussi les aventures hautes en couleur de Hoan et de Cung.

« Tu t’es résignée à obéir à une force externe alors que ton cœur regrette encore. »

En arrière plan de ce roman, le conflit du Viet Nam qui oppose les Américains aux communistes, l’errance d’un soldat qui est séparé des siens, les fantômes des soldats morts qui viennent le hanter. Les mutilés, les défoliants et les bombes incendiaires. Duong Thu Hong ne prend pas parti, mais décrit par petites touches l’incohérence du régime communiste révolutionnaire, la rapacité du colonialisme français, la sauvagerie des bombardements américains.

On tombe dès les premières pages sous le charme d’une atmosphère envoûtante, prégnante des personnages, senteurs, coutumes. Alchimie, symbiose des éléments qui nous entraîne des les premiers mots dans un monde enchanteur, qui éveille nos sens vue, odorat, et notre ouïe

Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin.

D’un seul élan, l’eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s’élève des rochers grillés par le soleil. L’eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur acre, sauvage, se répand dans l’air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de salive que les oiseaux crachent dans leurs appels éperdus à l’amour tout au long de l’été et de la fragrance des herbes violacées qui couvrent les cimes escarpées des montagnes. Tout se dilue dans les trombes d’eau.

Un roman qui m’a tenu sous le charme tout du long, par sa poésie, son rythme, et sa sensualité, une écriture qui dépeint sans pudeur  les instants de la vie au Vietnam. Un roman fascinant qu’il faut absolument lire.

Extraits :

  • Miên comprend qu’un fantôme revenant à la vie est trois fois plus assoiffé de vivre qu’un homme ordinaire. L’homme qui revient de la guerre bénéficie naturellement d’une reconnaissance spéciale de la communauté. Quand il élèvera la voix pour réclamer sa part de bonheur en ce monde, personne n’osera la lui disputer.
  • Moi aussi, j’ai couché avec d’autres femmes. Alors, pourquoi cette obsédante jalousie ?Non, non, cela n’a pas de commune mesure. On ne peut comparer un festin de mets fins avec les victuailles grossières glanées le long des chemins dans l’espoir de calmer la faim. Ce n’étaient que des patates en fin de saison, tarées, pourries.
  • Jadis, seuls les Français ont su créer de grandes plantations, mais ils étaient trop rapaces, ils n’ont pas appris la sagesse des Orientaux : s’arrêter à temps, se contenter du raisonnable. Ils exploitaient trop les ouvriers et, inévitablement, récoltaient l’échec. Quant aux fermes collectives de l’État, ce ne sont que des plantations sans propriétaire, des serpents sans tête incapables de se diriger. Penses-y. Un de ces jours, ils devront autoriser l’ouverture de plantations privées pour éviter la famine. Tu es avisé, tu as un peu l’expérience du commerce par ta mère, des connaissances en mécanique, la volonté de réussir par tes propres moyens. Tôt ou tard, tu réussiras.
  • Et puis, en dehors du tribunal intraitable de sa conscience, il y a tant d’autres jurés en ce monde, des gens qui, tout naturellement, ont le droit de les juger. Mais bien que sa raison l’admette, son cœur amer se cabre de rancune. Cette séparation est trop barbare, insupportable.
  • Le mois dernier, le vénérable Phiêu n’a-t-il pas eu un fils, à soixante-neuf ans ? On dit en pareil cas : “Plus l’huître est vieille, plus précieuse est la perle.”
  • les jeunes soldats se mariaient précipitamment, juste avant de partir au front. Ils consumaient hâtivement leurs amours comme les éphémères se jettent en tournoyant dans les flammes. Bôn le sait.
  • — J’aime Miên. Je n’aime personne d’autre que cette femme.— Oui. Mais qu’en pense-t-elle ? Le problème est là. Il faut un amour réciproque pour former un couple. Ne m’en veux pas si je te le dis, il vaut mieux se satisfaire dans le trou d’un arbre que coucher avec une femme qui ne vous aime pas. »

Divers :

  • 2005
  • SABINEWESPIESER EDITION
  • Traduction :Phan Huy Duong (Traducteur)
  • 2006 : Prix Femina du meilleur roman étranger
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9 réflexions sur “ Terre des oublis de Dương Thu Hương ”

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