Le musée du silence de Yoko Ogawa

 

Le musée du silence de Yoko Ogawa
Le musée du silence de Yoko Ogawa

Un univers un peu différent, dans ce roman d’Ogawa. En premier on remarque que le narrateur est un homme, et que l’action se passe dans un village isolé au bout du monde qui semble à la frontière entre la réalité et l’irréel.

 Un jeune muséographe embauché par une vieille femme ‘acariâtre’ dans un village au bout du monde doit organiser un musée ou seront disposés les souvenirs du village. Rassemblement d’objets qui caractérisent le mieux les personnes après leur mort. Il lui faudra donc cataloguer puis récolter les objets des défunts ( en les subtilisant, ou en les volant) . On part dans ce récit du réel pour s’éloigner peu à peu dans un monde fantastique. Ce narrateur dont le métier est la conception d’expositions pour les musées, et qui  a une parfaite connaissance et une grande expérience de ce milieu, se trouve à rassembler, cataloguer des objets qui possèdent une âme. Une incursion pas  pas dans un monde irréel, blanc, et muet.  

Un village particulier au niveau de ses règles : le paiement des impôts est régi par les oreilles des contribuables.

« Il y a très longtemps, ces trous étaient utilisés pour faire le tri des contribuables. On pensait que le corps s’arrêtait un jour de grandir, mais que les os des oreilles continuaient toute la vie à se développer. C’est pourquoi ceux qui arrivaient à glisser leur oreille dans ces trous et entendre les bruits au travers n’étaient pas encore obligés de payer l’impôt. p28

Le personnage principal : le muséographe qui est notre attache à la réalité dans cet univers proche du fantastique, semble tomber sous l’emprise de ce village et de ce musée petit à petit. La réalité ou le monde réel auquel il se raccroche est son frère marié qui va avoir un enfant, et également le livre « Le journal d’Anne Franck » dont il relit chaque soir un passage. Il s’enferme dans son rôle afin de transmettre l’histoire des ces objets. Et là, il perd peu à peu pied, ce substituant au musée.  

Des personnages singuliers font leur apparition : ils sont présentés par leur fonction plutôt que par leur nom. Tout d’abord cette femme acariâtre, désagréable et plutôt repoussante, qui garde la mémoire des défunts par des objets. Elle est entourée de sa fille adoptive, d’une bonne et d’un jardinier ( homme à tout faire de père en fils, dont la passion est la coutellerie également de père en fils), Un prédicateur du silence (p35) ascèse du silence(discipline volontaire du corps et de l’esprit cherchant à tendre vers une perfection, par une forme de renoncement) , secte ou confrérie mystérieuse qui parait au premier abord antinomique, ils portent comme vêtement une fourrure de bison  des roches blanches(??) et qui prône la disparition des mots pour le silence, un tueur sadique qui prend les mamelons des femmes qu’il tue, un terroriste.

 Et également tous ces personnages dont l’âme et le souvenir se transmettent par la mémoire des objets qui leur ont été proches.

Troublant, l’ensemble des liaisons que l’on peut faire ( fortuites ou recherchées) , on retrouve le thème de la collection d’objets par ce musée du silence, de l’obsession du classement, de la volonté de garder une trace du passé. On retrouver « l’annulaire, » mais aussi par croisement on retrouve ce thème dans des nouvelles. Un des thème que j’aime chez cette auteure est l’importance qu’elle donne aux organes et a leur conservation : on ne sera pas en reste avec les bouts de mamelons. Si l’on fouille également dans l’ensemble de l’oeuvre d’Ogawa, cette histoire sur les oreilles fait penser à ‘l’amour en marge‘ ou il était donnée une importance assez importante aux sons. Il semble également que par le biais des cycles lunaires et des changements de lune que l’on puisse retrouver une liaison avec un roman de Paul Auster. Une atmosphère étrange, de plus en plus étouffante pour ce livre, mais dans un ton poétique qui est la signature d’Ogawa, des choses simples, naturelles racontées avec franchise délicatesse qui nous emmène dans un monde des plus étrange. .  

Extraits

  • Je me retournais vers la jeune fille. Ses yeux d’un noir de cassis mouillé, encore plus profond que les ténèbres alentour, me regardaient. Sa respiration tiède arrivait sur ma main qui tenait la lampe électrique. p68
  • En cas de blessure grave ou de maladie graves, il faut porter son vêtement à l’envers jusqu’à la pleine lune suivante, si l’on ne prend pas de précautions, on est emporté dans l’autre monde par les démons. En portant son vêtement sur l’envers, on montre que l’on est quelqu’un du monde opposé, quelqu’un de là-bas, et les démons s’y trompent P136
  • Les prédicateurs qui ont enfreint la règle du silence s’agenouillent sur cette sellette, penchent la tâte et appliquent leur langue sur la glace. Ils donnent ainsi un châtiment à leur langue qui a fauté, ils la réduisent au silence en faisant geler les mots qu’elle s’est fourvoyée à prononcer p153
  • Elle s’écrasa le furoncle qu’elle avait sur le front, et barbouilla le côté de sa jupe du pus qui en était sorti p163
  • J’acquiesçai en mélangeant :es cubes de glace avec mes doigts couverts du sperme des escargots de rivière p182

Références :

  • Le journal d’Anne Franck (Seul souvenir de la mère du narrateur)
  • Le voyage d’hiver de Schubert (fumigation au tilleul)

Divers

  • Titre original : Chinmoku Hakubutsuban, 2000
  • Editions Actes Sud,2003
  • Traduction : Rose Marie-Fayolle
  • Note  :***** (4,6/5) 
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