Train de nuit avec suspect de Yoko Tawada

Train de nuit avec suspect de Yoko Tawada
Train de nuit avec suspect de Yoko Tawada

La narratrice, une chorégraphe de Hambourg nous conte dans ces treize chapitres les voyages ferroviaires effectués dans de nombreux pays d’Europe et d’Asie : de Paris avec ces grèves à Pékin. Au lieu de chapitre, nous passons d’une voiture à l’autre. Chaque voyage a son lot d’imprévu et de rencontres, une brume épaisse de mystère entoure chaque péripéties. De nombreuses péripéties jalonnent le parcours : les retards, les grèves, les mauvais trains,  les trafics et la contrebande de café et des malentendus.

Une lecture qui ne me laissera certes pas un souvenir impérissable, dont le style m’a surpris  et m’a empêché de pénétrer l’oeuvre à son début en particulier l’utilisation du « je » et « vous », le vouvoiement pour raconter les actions de la narratrice m’a plutôt déstabilisé, par exemple « La seconde nuit, vous vous êtes réveillée. Vous avez aussitôt senti une pression dans la vessie. Votre corps avait trouvé un prétexte. Il veut aller aux toilettes, avez-vous pensé comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Mais vous n’aviez pas envie de vous lever. ».

Mais la thématique de son voyage identitaire est plaisante, nous contant les frontières floues traversés avec des personnages fantomatique. Fiction, fantasmagorie et réalité se mêlent..

C’est donc une découverte que cette lecture, qui allie de façon très intéressante un style de narration et un voyage autant identitaire que ferroviaire: Déconcertant…

 

Extrait :

  • C’est comme si, faute de lacets, on renonçait à participer aux Jeux olympiques
  • La seconde nuit, vous vous êtes réveillée. Vous avez aussitôt senti une pression dans la vessie. Votre corps avait trouvé un prétexte. Il veut aller aux toilettes, avez-vous pensé comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Mais vous n’aviez pas envie de vous lever. Si seulement cela pouvait être un rêve. Mais cette personne qui voulait aller aux toilettes, ajoutée à celle qui s’était réveillée et à celle qui n’avait pas envie de se lever, tout cela ne faisait toujours qu’une même personne. On se sent bien seule dans ces moments-là. Même quand on voyage avec quelqu’un, cela ne sert à rien de réveiller cette autre personne pour qu’elle vous accompagne aux toilettes. On est toujours seul quand on a à aller aux toilettes. On n’échappe pas à ce destin. Il vous fallait décoller votre corps du lit et traverser toute seule les wagons froids de la nuit. Vous êtes sortie du compartiment et vous avez avancé dans le couloir où régnait une odeur de charbon, d’ail et de cigarettes russes. Le bas du vieux sweat-shirt que vous portiez en guise de pyjama flottait, vous n’étiez pas très à l’aise. Vous aviez l’impression d’être redevenue une enfant. Dehors, la nuit était totale, sans maison ni lampadaire. Seule surgissait, légèrement au centre de la nuit, l’ombre de vous-même. L’air étant gelé contre la vitre, vous avanciez doucement, le plus loin possible des vitres. Vous marchiez enveloppée par le sommeil. Vos paupières étaient lourdes. Vous vouliez aller aux toilettes sans ouvrir les yeux, à tâtons, et ensuite retourner dans votre lit. Saisissant la poignée de la porte des toilettes, vous avez appuyé avec force. La porte s’est ouverte sans résistance du côté opposé, la plante de vos pieds a quitté le sol et vous êtes tombée en avant. Les grandes ténèbres, gueule ouverte, vous ont avalée, le crissement des roues a soudain décuplé, a fondu sur vous comme une vague qui, vous enroulant dans ses bras, vous a emportée dans le monde extérieur. Puis, dans un grand fracas, vous avez atterri sur la plaine gelée. Le bruit déchirant du train vous a frôlée. Le souffle coupé, la tête dans les épaules, vous vous attendiez à être écrasée, vous avez cru votre dernière heure arrivée. Mais le train est passé juste à côté de vous et s’est éloigné. Il ne s’était rien passé. Quand vous avez relevé lentement la tête, vous avez vu la queue du train qui se perdait, étincelante dans le noir. (Voiture 7, Destination Khabarovsk, p74) 
  • Le train en provenance de Vienne arrivait dans cette ville à dix heures et demie passées. Vous deviez tuer le temps; quelle expression répugnante !Comme si le temps était une mouche . Time flies like an arrow. Le temps vole comme une flèche. La lumière et l’ombre sont comme des flèches. Vous avez lu la veille un article qui commentait la traduction de cette expression par un logiciel de traduction : »temps-mouches aiment une flèche ». Il y avait donc une espèce de mouche qui s’appelait temps-mouche. Mais en attendant le train de nuit, le temps ne passait pas plus comme une flèche qu’il ne s’envolait comme une mouche. C’était exactement le contraire, il était comme un escargot. Il laissait derrière lui une trace luisante. Etait-il visqueux au toucher ? Sa trace était comme des rails. L’escargot était -il une sorte de train ? Avec ses deux antennes sur la tête, on aurait dit qu’il communiquait à distance avec quelqu’un. (Voiture 10, Destination Hambourg, p101)

Divers:

  • titre original : Yôgisha no yakôressha, 2002
  • Traduction: Traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun.
  • Prix Tanizaki 2005 
  • Edition Verdier, collection ‘Der Doppelgänger’
  • Parution 2005
  • Note : ***** (3,4/5)
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